Un excellent article résumant ce que la French Touch était et ce qu’elle est en ce moment :

Ils étaient 10 000 jeunes fans de musiques électroniques le week-end dernier à Montpellier à crier qu’ils adoraient la techno, lors de la version française de l’événement « I love Techno ». Ils ont été plus de 5 000, jeudi 22 décembre, à fêter Noël avec le groupe flamand 2 Many DJ’s à la Grande Halle de la Villette, pour la traditionnelle Soulwaxmas. Ce n’est pas encore le retour des grandes raves en France, mais de plus en plus d’événements de ce genre sont organisés, au Grand Palais ou au 104, à Paris, par des promoteurs indépendants. En province, les free-parties perdurent, mais loin des médias. L’engouement pour ce qu’on appelle en dehors de nos frontières la « French Touch », la scène française de la musique électronique, ne s’est jamais émoussé.

Après plus de quinze ans de production, le bilan reste positif. Les groupes du milieu des années 1990, Daft Punk, Cassius, Air, DJ Cam, Etienne de Crecy, arbitrairement réunis sous la bannière French Touch tout en ayant des styles différents, continuent de sortir des disques ou de tourner dans les festivals du monde entier. Après Justice, Surkin, les labels Ed Banger Records et Institubes, on entre dans l’ère de la French Touch 3.0 avec Club Cheval (collectif de quatre DJ), Brodinski ou l’équipe de Sound Pellegrino.

« NOTRE PAYS N’A PAS LA CULTURE CLUB QU’IL MÉRITE »

Contrairement au rap, les passerelles existent entre les différentes générations. La semaine dernière Club Cheval invitait Philippe Zdar, de Cassius, dans sa résidence au Social Club. Ce lieu – qui s’est construit sur les fondations de la salle rock Triptik, dans le 2e arrondissement de Paris – est devenu le nouveau temple de la house, le Rex restant la référence de la techno orthodoxe.

Mis à part ces deux lieux, quelques soirées thématisées au Showcase, au Batofar ou à La Machine, et des discothèques en régions (Le Mistral, à Aix-en-Provence, La Dame noir, à Marseille, ou Le Magazine Club, à Lille), la France a du mal à rivaliser en matière de clubbing avec Londres ou Berlin : « Notre pays n’a pas la culture club qu’il mérite, assène Brodinski, un des piliers de la nouvelle génération. Quand tu vois le nombre de groupes, de productions, les endroits pour jouer sont assez restreints. »

A 24 ans, élevé dans un village à « cinq minutes en scooter de Reims », Louis Brodinski n’a pas connu les raves ou les free parties. Il a découvert la techno comme la plupart des DJ, sur Internet. Ce sont les 2 Many DJ’s, encore eux, qui lui ont permis de jouer devant ses premiers milliers de spectateurs en l’invitant à Gand.

Pour faire face à ce manque de clubs, mais aussi pour trouver d’autres revenus, Tsugi, le « magazine des nouvelles tendances musicales », reprend au printemps la programmation de l’ancien club de jazz, le Trabendo, à Paris. Pour Alexis Bernier, directeur de publication, ce manque de lieux est un problème très français : « Contrairement à d’autres pays comme l’Angleterre ou l’Allemagne, il y a peu de locaux à Paris, et il y a énormément de freins pour pouvoir les exploiter : le prix des loyers, le carcan administratif, législatif, le voisinage…  »

Pensé comme un CBGB’s (célèbre club new-yorkais) de la nuit par son fondateur Emmanuel Barron, le Social Club, situé en sous-sol, n’a pas ce problème de nuisance. Dès son ouverture en 2007, avec un public qui suit alors les productions du label Ed Banger Records, maison de Justice, DJ Mehdi ou Sebastian, s’empare du lieu.

« DEPUIS QU’ON EST AU LYCÉE, ON TÉLÉCHARGE »

Jeudi 15 décembre, les quatre DJ de Club Cheval chauffent la salle, augmentant les BPM, les pulsations rythmiques, au fil de la sélection de titres qu’ils ont téléchargée la veille sur Internet. Âgées en moyenne de 23 ans, ces nouvelles têtes de la scène électro viennent de l’agglomération lilloise et ont toutes évolué dans des univers musicaux différents. Myd vient de terminer la Fémis, l’école de cinéma parisienne, et jouait auparavant du synthé dans un groupe électro-rock. Geek génial, Clandaster composait des musiques pour les jeux vidéo et les salles de fitness. Sam Tiba n’écoutait que du rap, jouait du trombone comme dans les grandes fanfares américaines. Il ne se droguait pas, ni ne buvait, prétend-il, mais après un Erasmus en Suède, il a viré de bord : « J’ai découvert la drogue, s’amuse-t-il, l’alcool, les clopes, les soirées et les Suédoises, et j’ai compris à quoi ça servait d’écouter du « boum boum ». A mon retour, j’ai dévoré le truc, j’ai écouté un milliard de morceaux sur Internet pour comprendre ce qu’était la drum n’bass, la house, la techno, les anciens, les nouveaux… »

Ancien batteur d’un groupe de métal, Panteros666 ne s’y est pas pris autrement : « Depuis qu’on est au lycée, on télécharge. Tu pars le matin en cours, t’es tout content devant tes barres de téléchargement. Tu reviens le soir, tu as ta musique. » Les DJ mènent leurs carrières séparément mais Club Cheval est « devenu leur groupe de travail, de réflexion », assure Sam Tiba. « C’est aussi une sorte de label de qualité, pas une de nos productions ne sort sans qu’on l’ait tous validée », complète Myd, dont la musique télescope les genres.

« Si on doit retenir quelque chose des années 2000, résume Alexis Bernier, c’est le carambolage, ce grand mélange des genres, le fait de changer d’univers musical à l’intérieur d’un même morceau. C’est assez symptomatique d’un groupe comme Justice qui a commencé avec un son très électronique, musclé, tonitruant, qu’on appelait la Turbine et qui, dès le deuxième album, s’inspire d’un rock progressif . »

Club Cheval pousse l’exercice encore plus loin en mélangeant des musiques auparavant réputées comme de très mauvais goût (la transe, le hardcore) avec de la house de qualité pour produire une musique assez inédite. Ils n’ont pas encore sorti d’album mais, pour leur producteur, Emmanuel Barron, qui emploie 70 personnes dans sa structure Savoir Faire et ses deux clubs, le Social Club et le Silencio, ce n’est pas une priorité : « Dans la musique électronique, il y avait tout un marché pour les DJ. On peut vendre 3 000 exemplaires d’un disque physique, mais on le fera à perte. Les deux sources de revenus d’un artiste électro aujourd’hui, c’est le live et le marketing : la synchronisation de musique de films, de publicité, et produire pour les autres . »

Signe des temps, le mensuel Tsugi ne consacre plus sa couverture depuis trois mois à une actualité discographique : « Un album aujourd’hui pour un artiste électro, confirme Alexis Bernier, ça sert uniquement à faire un peu de buzz autour de l’artiste, et à augmenter ses cachets de DJ. »

Seuls les artistes de la première heure s’y risquent encore. DJ Cam, parti habiter à Los Angeles pour composer pour Hollywood, y a tenu. Le jour de la sortie de Seven, un organisme anglais l’a prévenu que son album avait été téléchargé illégalement 21 000 fois mais le DJ ne renonce pas : « Je fais partie des vieux, dit-il, presque satisfait. Les gens qui me suivent continuent d’acheter des disques : ils collectionnent. La nouvelle génération, les 15- 25 ans ont un nouveau groupe toutes les semaines, un artiste formidable tous les jours. Trois mois après, ils décrètent que c’est de la merde. » Curieux et sans frontières, les fans de la musique électronique 3.0, mais sans attache, aussi.

Auteur : Stéphanie Binet
Source : lemonde.fr